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dimanche 3 juin 2018

Sur un air de tango

Le monde bouge, mais la musique reste.

Alors qu'on disrupte à tout va, que les vélibs parisiens se transforment pour offrir une qualité de service jamais vue, que Serge Dassault réinvente une dernière fois sa vie, qu'une nouvelle princesse se marie devant le monde entier, il est essentiel de garder des repères pour survivre.

Gustave Borjay vous en offre un : youtube.com/watch?v=yqG4i3zuX48

Passons sur l'émotion légitime qui vous bouleverse et vous renvoie à l'infinie petitesse de votre condition en écoutant une telle œuvre, mais savez-vous que cette suite musicale a inspiré l'illustre Don Rosa, génie de la bande-dessinée, dans un fantomatique et réellement émouvant épisode de son épopée dédiée à Picsou, sur les ténébreuses terres écossaises ?

Aussi le Maître vous invite-t-il, pour suppléer votre concentration et peut-être pour ajouter à votre inspiration l'inspiratrice beauté qui lui manque cruellement, à écrire en musique. Tout votre art consistera à choisir le bon morceau à la façon du café : pas trop corsé, pas trop fade, qui vous réveille mais ne vous empêche pas non plus d'éprouver une paix féconde, et dont les volutes de vapeur en s'élevant attirent votre âme d'artiste vers les plus hautes sphères.

La permanence de l'art musical est là pour supplanter la frénétique bougeotte de notre siècle et nous faire revenir inlassablement à ce qui nous dépasse : le bien, le beau, le vrai.

A bon entendeur.

Gustave Borjay vous salue.

Le Beau. Le Bien. Le Vrai. Le Beau.

samedi 7 avril 2018

De l'Amour

Aimez vos personnages !

Telle est la phrase que Gustave Borjay, interrompu dans l'une de ses déambulations bucoliques si propices à l'exercice de sa féconde imagination, aurait pu répondre avec une pointe d'exaspération à l'importun qui lui aurait posé de but en blanc, brutal parmi les brutaux, la question "Comment diantre réussir mes personnages de roman ?"

Cela suffirait-il à l'importun pour comprendre, tandis que le Maître s'éloignerait d'un pas grave (son léger courroux s'effaçant sous la bienveillance avec laquelle il regarde malgré tout ses semblables en dépit de leurs multiples insuffisances), l'impérieuse vérité du message délivré ?

On en doute, tant les propos de l'Ecrivain ne sont pas à la portée du commun des mortels.

Tâchons de vous les rendre sensibles : le principe est qu'avant même de vous lancer dans la rédaction complexe de fiches consacrées à chacun de vos personnages, de détailler leur physique, leur position sociale, leur conversion au véganisme, leur sombre passé, les arbres qu'ils ont replantés, les minutes de silence qu'ils ont observées, il faut vous attacher à une chose : les aimer.

Aimer, non seulement c'est ce qu'il y a de plus beau comme le fredonneront certains d'entre vous, mais surtout c'est connaître vraiment, c'est éprouver un intérêt salvateur pour le personnage. Voilà ce qui le fait exister pleinement à vos yeux et qui permettra non pas de lui donner vie, mais tout simplement encore de raconter sa vie qui ne vous appartient déjà plus.

Pourquoi Dickens s'attire le respect de Gustave Borjay ? Car il aimait ses personnages au point de traverser un deuil éprouvant à chaque roman terminé, et c'est l'émotion que ses lecteurs revivent précisément. Pourquoi Lost a si bien marché ? Parce que les spectateurs ne pouvaient pas connaître la fin à l'avance, et que les protagonistes partageaient tous quelque chose de touchant, d'original, qui ne laissait pas indifférent. Pourquoi Koh-Lanta marche ? Car les gens aiment voir de vrais personnages, pour s'y attacher, ou les détester sur twitter. Pourquoi La Forme de l'eau ou Star Wars VII attirent du public ? Gustave Borjay l'ignore.

Apprenez donc à connaître vos personnages, passionnez-vous pour iceux, et vous n'aurez plus qu'à les regarder avec transports évoluer dans l'intrigue que vous avez tissée pour eux - et à raconter leur palpitante existence en témoin privilégié que vous êtes.

Gustave Borjay vous salue.

Ils sont là vos jeunes amis, tous beaux, tous frétillants, tous requinqués de votre amitié,
tous prêts à s'embarquer vers l'affreux drame social que vous leur avez concocté.

mercredi 15 juillet 2015

Trouver un nouveau sujet de roman - Partie II

Souvenez-vous, dans le précédent épisode, vous laissiez échapper entre vos mâchoires que vous ne contrôliez plus et qui s'entrechoquaient dans un cliquetis frénétique un "Sur quoi pourrais-je écrire ?"

Et vous êtes restés là dans cette indécision, liquéfié dans votre marasme, hésitant entre la corde, la noyade et un album des Enfoirés. Heureusement, contre toute attente vous avez pu tenir, refusant de vous abandonner à cette vague de suicides si séduisante qui a ravagé la pyramide des âges – et maintenant se présente devant vous, rutilante tel un nouvel iPhone, la suite tant attendue.

Oui, sur quoi pourriez-vous écrire ? Vous vous mettez à éplucher les genres. Roman d’aventures, trop passéiste ! Roman historique, pourquoi pas mais que de recherches à mener ! Roman sentimental, pour raconter quoi ? Roman de science-fiction, d’heroic-fantasy, tentant mais un poil geek ? Roman policier, roman gothique, roman pour enfants, roman courtois, roman épistolaire, roman de vos misères, tout défile sous vos yeux de gobi plus irrésolus que jamais.

Et c’est là que Gustave Borjay intervient. C’est là que le Maître se penche sur le fil sec et cassant de votre pauvre destinée pour le tremper dans le bain fortificateur de son propre génie. C’est là que l’Écrivain vous dit : ÉCRIVEZ SUR CE QUI VOUS INTÉRESSE !

Vous avez adoré voter pour Hollande aux dernières élections ? Ecrivez sur l’ascension d’un jeune loup de la politique. Vous avez peur que l’homme ne fasse trop de mal à la planète ? Ecrivez donc Le Dernier bilan carbone. Vous vibrez pour tout ce qui concerne votre propre vie ? Ecrivez donc votre première autobiographie. Vous vous passionnez pour la cause féministe ? Ecrivez donc Madame Bovary – La revanche.

C’est tout.

Le succès n’est pas garanti, le talent moins encore, mais la petite flamme qui vous poussera chaque jour à ajouter une nouvelle pierre à votre branlant échafaudage de mots sera là, veilleuse allumée dans votre tendre cœur d’apprenti romancier.

Gustave Borjay vous salue.

Le Retour de Madame [Bovary]

mercredi 10 juin 2015

Trouver un nouveau sujet de roman - Partie I

Vous êtes passé par toutes les étapes.

L'idée saugrenue d'écrire, l'idée de votre premier roman, les deux intervenant souvent à peu de distance l'une de l'autre. Puis le premier mot, le premier paragraphe, la première page. La première centaine de pages. Et enfin le point final. Vous avez ensuite relu votre œuvre, une fois peut-être deux, pris en compte des corrections magnanimement distillées par des relecteurs complaisants. Vous avez trimé.

Et votre imprimante a chauffé dur pour imprimer votre manuscrit, une fois, deux fois, dix fois que sais-je. Et vous avez laissé vos petits à la Poste, qui les a menés par la main jusqu'à leurs familles d'accueil respectives. Celles-ci ne l'ont pas entendu de cette oreille et vous les ont renvoyés – sains et saufs, Dieu merci ! Vous avez relancé la manœuvre, mais rien à faire, vous n'êtes pas Rousseau, vous devez garder votre progéniture. Puis le silence de l'échec, le long silence, seulement coupé par les hurlements dans la nuit que vous avez poussés, hagard, échevelé, à la face de la cruelle lune, tandis que l'averse vous martelait de ses mille aiguillons glacés.

Force vous a été de constater, devant le pêle-mêle où vous avez épinglé toutes vos lettres de refus, que vous n'avez trouvé ni public ni éditeur.

Mais, séchant vos larmes, serrant votre mâchoire dans un rictus affreux, les muscles contractés dans un effort surhumain, vous avez levé le poing vers cette même cruelle lune (cf. ci avant) et vous avez dit, dans cette prose qui vous caractérise : "Si tu crois m'avoir, pauvre c****, tu te mets le doigt dans l'œil !"

(Note de l’auteur : Nous supposons à ce stade que vous avez franchi toutes ces étapes, parvenant depuis votre idée initiale à commencer à écrire, à ne pas flancher, à supporter les critiques, à croire à la qualité de votre œuvre (ce qui vous différencie probablement du reste de l'humanité), à détruire la forêt amazonienne et alourdir les chargements du facteur, et enfin à recevoir des liasses de refus anonymes qui ne vous auront poussé ni à mettre un terme à votre vie, ni même à votre vie littéraire.)
Cependant, tellement pris, tellement absorbé par le poids de votre premier roman, qui telle une pieuvre fluorescente s'est déployé dans votre esprit jusqu'à ne plus lui faire rien voir d'autre que son envahissante présence, vous avez un vertige et demeurez, là, stupide, hébété, immobile (et, nous l'espérons, en dehors de la chaussée).

"Sur quoi pourrais-je écrire ?" laissez-vous échapper entre vos mâchoires que vous ne contrôlez plus et qui s'entrechoquent dans un cliquetis frénétique.

(à suivre…)

Vous vous sentez petit, tout petit.
(Accessoirement, vous n'avez peut-être pas encore franchi
l'étape de crise, le camion arrivant derrière vous à pleine
vitesse risquant fort de mettre fin à votre vie littéraire.)

lundi 18 août 2014

Topologie des relectures

Pour le vulgaire - entendez les non initiés tout autant que la majorité des écrivaillons qui encombrent les étagères de nos librairies nationales -, la relecture n'existe pas. Au mieux, elle consiste à appuyer sur la touche F7 sous Word pour déclencher la vérification orthographique.

Gustave Borjay, toujours prêt à laisser sa chance à la masse grouillante des porte-plumes sortis du berceau, interrompt ses vacances dans son hôtel formule 1 d’Évreux Sud pour vous détromper. Non, la touche F7 (qui soit dit en passant n'existe pas sur certains types d'ordinateur, rappelle-t-il), ne fait pas tout.

A moins soit de bâcler votre article, soit de posséder des talents incomparables (dans l'idée borjaysienne du terme), vos romans achevés sont imparfaits et méritent, ne serait-ce qu'à vos yeux, de s'y attarder avec soin. Vous avez sculpté votre diamant brut ? Il est temps d'en polir les faces ! (Gustave Borjay étant en vacances, certaines phrases du présent articles sont rédigées par un stagiaire-nègre issu du haut de classement de Sciences Po Paris.) C'est un travail d'orfèvre qui nécessite patience, rigueur et recul. On peut à cette fin souligner différentes étapes qui peuvent cependant s'entremmêler les unes aux autres.

En premier lieu, on peut désigner la relecture mot-à-mot. Elle consiste à relire soigneusement, dans le détail, votre pensum, afin d'en corriger les fautes de français, de supprimer les lourdeurs et de faire disparaître les redondances et autres segments superfétatoires. Le principe est simple, certes, mais l'application difficile et quasi interminable au vu de la qualité initiale de votre œuvre.

En deuxième lieu, on peut aborder une relecture intermédiaire, articulée autour de l'ambiance, des lieux et des personnages. Il s'agira de donner plus de caractère à l’œuvre, de souligner tel trait de caractère d'un protagoniste ou tel aspect d'un décor. On pourra également saupoudrer davantage de mystère, ou de joie, ou tout sentiment que vous pensez judicieux (l'est-ce ou non) de communiquer à votre supposé lecteur.

En troisième et dernier lieu, on peut se plonger dans une relecture structurelle, assimilable en pénibilité aux travaux publics sur une voie d'autoroute, et consistant à supprimer des passages entiers, à rajouter des chapitres, des personnages, des péripéties. Cela demande un recul que les spécialistes assimilent souvent au nom de Borjay, allez savoir pourquoi, et qui seul permet de se forger une opinion juste de l'équilibre nécessité par la trame de votre roman. Faut-il voir plus souvent Monsieur X ? Moins souvent le centre de détention pour adolescents ? Faut-il que que votre héros évolue plus rapidement ?

Trois types de relectures et autant de raisons pour lesquelles vous n'arrivez pas à la Cheville de l’Écrivain,

Gustave Borjay, qui vous salue.

Addendum : Gustave Borjay rappelle à son aimable clientèle, pour le cas où,
sait-on jamais, qu'il ne suffit pas qu'une pierre soit formée de carbone pour
qu'il s'agisse d'un diamant. A bon entendeur, salut.

samedi 18 janvier 2014

L'Art du mot juste

Aujourd'hui, las de voir la langue française assidûment défigurée par les apprentis auteurs dont il lui arrive à ses heures perdues de feuilleter la production, Gustave Borjay est prêt à amputer d'une précieuse heure son emploi du temps surchargé afin de vous donner les bases en la matière. Place au Maître.

Tout d'abord, méfiez-vous - exhorte l’Écrivain - des journaux. La faune journalistique a le petit travers d'avoir été élevée à la mamelle du Lieu Commun Littéraire (LIL dans l'armée), et en conséquence s'affirme comme un vecteur de distribution de mots valises au sens démesurément élargi et du coup démesurément dilué. Souvent ces mots concernent seulement quelques-uns de ce qu'un professeur de français n'hésiterait pas à appeler champs lexicaux. Quelques exemples (à noter que si certains mots sont à banir, d'autres peuvent utilisés à condition que ce soit dans leur sens le plus pur) :
♦ champ lexical journalistique standard : standard, focalisé, motivé, basique, culture de quelque chose (la haine, l'entreprise), éclairant, signifiant, etc. ;
 champ lexical professionnel : gérer, qualité de vie, pouvoir d'achat, manager, etc. ;
 champ lexical freudien / psychologie : libido, refoulement, dépression, coincé, empathie, pervers, fantasme, fusionnel, décomplexé, haine, démence, stressé, culpabiliser, etc. ;
 champ lexical de la lutte contre les discriminations : misogynie, machisme, racisme, intolérance, discrimination, etc. ;
 champ lexical sportif : mental, au forceps, troisième mi-temps, etc.

Libre à vous de compléter. Les deux catégories freudienne et discriminations sont peut-être celles qui créent le plus de dégâts, car sitôt utilisées elles empêchent de pouvoir développer avec finesse la psychologie des personnages.

La règle générale que Gustave Borjay vous donne afin d'éviter cet écueil : dès lors qu'une expression ou qu'un mot vous paraît rebattu ou un brin journalistique, tâchez de trouver votre propre expression, vos propres mots, vous gagnerez en pertinence et en finesse.

Surtout, soyez précis, vérifiez le sens de chacun de vos mots et la justesse de toutes vos métaphores. Un mot qui ne convient pas tout à fait heurte et rompt la fluidité de la phrase, il enlève également à l'œuvre sa perfection stylistique qui la place au-dessus de la jungle des écrits maladroits.

« Mais focalisons-nous de nouveau sur Sammy. C'était un de ces blacks que tout le monde aurait voulu avoir comme ami. Contrairement à sa mère, perverse dans son délire de toute puissance, il était tolérant. Quant à son père, qui était d'une génération où il était courant d'être misogyne et raciste, il ne le voyait plus. Il en avait assez de cette culture de la haine. Il préférait croquer la vie à pleines dents. »
 
A défaut d'y arriver, tâchez au moins de créer.

Gustave Borjay vous salue.
 
Pourquoi Sammy était-il cuisinier ? Parce qu'il avait toujours
fantasmé sur les variations culinaires autour des têtes de cochon.

mardi 8 octobre 2013

José Jr.

« José Jr. regarda une dernière fois de ses grands yeux limpides le ciel, cet espace infini symbole de liberté, d’épanouissement, de tout ce dont les nombreux refoulements croupissant chez le jeune homme étaient l’exact opposé. Il versa une larme et, faisant partir la poussière qui lui était rentré dans l’œil gauche et qui le gênait, s’engouffra dans la maison hantée.
 
C’était une maison hantée d’une drôle de conformation. Il n’y avait pas de fenêtres, si bien qu’on n’y voyait à l’intérieur que des murs, tous bardés de vieilles peintures aux sujets fantasmagoriques, et bien sûr abritant des spectres, beaucoup de spectres de toutes les catégories spectrales recensées par les spécialistes.
 
José Jr. ne s’arrêta pas là. Il continua et fit jouer le passage secret en actionnant le livre Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Aussitôt, la cheminée bailla démesurément jusqu’à ouvrir sa bouche sur un long corridor souterrain, plongé dans l’ombre, et dont on ne voyait pas la fin.
José Jr. avait du courage à revendre, mais lorsqu’il s’aventura dans le long corridor il lui fallut en outre recourir à un grain de folie, ainsi qu’à une confiance en lui tout à fait insupportable, soit dit entre nous.
 
Toujours est-il qu’il y entra.
 
Et il marcha. Il marcha longtemps, très longtemps, plongé dans une obscurité à couper au couteau, pleine de brumes spectrales, de tableaux hurlants et de bruits de grincements qui vous mettaient très, très mal à l’aise. Il marcha si longtemps qu’il craignit, au bout d’un moment, que le long corridor n’eût pas de fin, qu’il s’y était engagé en pure perte, sous l’effet d’une velléité présomptueuse à l’extrême. Certains prétendent qu’il vieillit de plusieurs années durant cette excursion, et qu’il gagna des cheveux blancs par-dessus le marché. Ils sont peut-être jaloux, mais peut-être disent-ils vrai, l’un l’autre probablement.
 
Vint le temps où José Jr. ne se souvint plus d’où et quand il était rentré dans le long corridor, ni pour quelle raison. C’était une telle folie ! Valait-il le coup de faire demi-tour ? se demanda-t-il un jour, épuisé, à bout de souffle. Cependant une petite voix étouffé parla en lui et lui conseilla timidement de continuer, arguant que, dans un certain sens, il se pouvait qu’il avait fourni peut-être un peu trop d’effort pour revenir en arrière sans dommage, mais ça n’engageait qu’elle, bien sûr, chacun était libre de penser comme il voulait. Il décida alors de continuer, rampant à terre, avançant à tâtons, le plafond se rapetissant. Il se cogna maintes et maintes fois. Il douta.
 
Mais un beau jour, alors qu’il n’osait plus y penser, José Jr. arriva à l’autre bout du corridor. D’une main tremblante, il ouvrit la porte et… »
 
Lorsque vous prenez le parti d’écrire un livre, vous vous lancez dans une aventure dont vous ne maîtrisez pas grand-chose. Exactement comme José Jr. Au plein milieu de votre roman, vous écrivez page après page, sans vous rendre compte clairement de l’effet global, sans savoir si le résultat sera digne de vos efforts. Vous êtes dans le noir et vous vous cognez au plafond. Bref, vous avez la tête sous l’eau, le nez dans le guidon, vous morflez sec.

Mais, si comme José Jr. vous faites preuve de persévérance, peut-être serez-vous récompensés.

Peut-être.

Gustave Borjay vous salue.
 
« D’une main tremblante, il poussa la porte et sortit du long corridor de l’Écriture.
Sous ses deux yeux abasourdis se dressa alors devant lui un spectacle saisissant :
c'était une falaise d'une hauteur faramineuse, qui se perdait dans les nuées, si bien
qu'on l'appelait depuis la nuit des temps la falaise de la Publication. Au pied de la
falaise, une odeur pestilentielle s'échappait d'un gigantesque charnier s'étendant
à perte de vue... »

mardi 9 juillet 2013

Le Scénario permanent

Quand vous pensez au mot « pression », vous évoquez la figure de l’amoureux transi sur le point de se déclarer, celle du chef de chantier devant livrer au jour dit le nouvel édifice, ou même le moindre jour de votre propre vie ? Ou bien pour ceux dont moins l’imagination se fait moins foisonnante, vous pensez à une grandeur se mesurant en pascals ?

Oubliez tout ça.

Oubliez-le, que diable, et écoutez plutôt le Poète. Gustave Borjay en effet peut vous parler d’une pression qui, s’il la gère avec une désinvolture formidable qui n’est pas sans susciter en nous une profonde admiration, n’en existe pas moins pour autant, et bien plus forte que tout ce que vous pouvez concevoir.

C’est l’histoire d’un écrivain. C’est la page blanche perpétuelle. L’auteur d’un roman dont l’intrigue n’est pas définie à l’avance (exit les romans policiers ou d’aventures) a beau en avoir écrit vingt pages, quarante ou même quatre-vingt, il doit encore à chaque nouveau chapitre réinventer l’histoire, chercher à déclencher la surprise, soulever l’intérêt du lecteur et faire avancer l’intrigue.

Par exemple, dans ce chapitre le héros doit se sentir bien puis avoir peur de quelque chose. Que fait-il d’abord, voit-il des amis, de la famille ? Et où donc, dans un lieu différent, en marchant, en buvant un verre ? Doit-on parler du temps, du décor, ou rester concentré sur les protagonistes ? Comment la peur pourra-t-elle arriver, brusquement ou insidieusement, et par quel biais ? Doit-on accentuer le contraste des sentiments du héros ou bien les traiter sobrement ? Et cætera.

A côté de ces considérations, l’écrivain sait que son œuvre doit avancer. Et s’il en connaît les ressorts, les personnages, les lieux principaux, il ne peut définir les pièces du puzzle que les unes après les autres, les contours des précédentes imposant certaines contraintes à ceux des suivantes. Là est toute la difficulté.

Voilà ce qu’on peut appeler « pression ».

Gustave Borjay vous salue.
 
« En quittant ses amis, Oui-oui éprouva une peur bleue : sa voiture avait disparue !
Heureusement il s’était trompé, il l’avait en fait garée de l’autre côté de la rue. » 

mercredi 15 mai 2013

La Mise en valeur par l'ellipse

Gustave Borjay venant de passer plusieurs semaines à s'adonner nuit et jour à de hautes tâches intellectuelles dont le seul énoncé passerait à plusieurs lieues de vous autres mortels, et ayant décidé de s'accorder un divertissement laissant de côté toute activité cérébrale complexe, prend aujourd'hui le temps de s'adresser la multitude de lecteurs qui font chaque jour saturer les serveurs hébergeant son blog.

Pour leur dévoiler un procédé d'écriture, un beau procédé qui plus est, et qu'il pourrait appeler « l'ellipse de mise en valeur ».

Contrairement à la longue ellipse qui permet de passer sous silence des années entières - les lecteurs du Comte de Montecristo ou encore du Bossu comprendront -, l'ellipse de mise en valeur consiste à passer sous silence, au sein d'une période de narration pourtant globalement ininterrompue, un événement.

Si vous passez sous silence le moment où un protagoniste s'absente pour aller honteusement gagner les lieux d'aisance, ou si vous passez sous silence tout moment insignement banal qui n'apportera jamais rien à votre intrigue, c'est assez normal.

Mais si vous choisissez d'effacer de la narration un moment-clé d'icelle, alors là c'est autre chose. Vous pourrez alors surprendre plus tard le lecteur en lui faisant apprendre, par exemple à l'occasion d'une conversation anodine, ou par le biais d'astucieux flashbacks, l'événement advenu. Il vous sera possible de dévoiler brutalement ledit événement, ou bien d'en distiller petit à petit, au rythme que vous choisirez, les innombrables détails. La suite d'Un Amour de Swann, de Proust, en est un exemple fameux.

Le procédé est aussi très utile pour ne pas avoir à raconter expressément une scène qui risquerait de virer au cliché, au glauque ou au vulgaire. A vous la liberté de raconter après coup les échos d'un premier rendez-vous, d'une scène de torture ou d'un contrôle anti-dopage. Vous éviterez ainsi les « il lui jeta langoureusement un regard de braise », « bientôt vous me supplierez à genoux de vous épargner » et autres « monsieur, veuillez uriner dans ce gobelet ».

Gustave Borjay vous salue.
 
Lance avait fait l'erreur stratégique de passer aux toilettes en fin de matinée ;
regardant le gobelet de plastique blanc, il se sentait gagner par une sombre horreur.

samedi 9 février 2013

Le Chef-d’œuvre (ou ce qui fait que votre roman n’en est pas un)

Afin de vous montrer que définitivement que vous n'avez pas le talent pour devenir écrivain, dans le sens le plus fort du terme, Gustave Borjay va dévoiler à vos yeux bornés un aperçu des rouages de ce qu'on appelle couramment le chef-d’œuvre. Vous qui avez déjà du mal à former une phrase, un paragraphe, une idée, un enchaînement de faits, vous comprendrez alors la distance gigantesque – à votre échelle, l’infini – qui vous sépare de la réussite absolue.

L’Auteur, loin de s’abandonner au leurre intellectuel que représente la notion d’exhaustivité, va au contraire présenter certaines recettes, fondamentales cependant, du chef-d’œuvre.

Frapper et dévoiler
 
Le chef-d’œuvre peut tirer sa force de sa puissance évocatrice. Vous ouvrez des rideaux dissimulés dans l’ombre des pensées de votre lecteur, vous lui faites découvrir un nouvel ordre d’idées, de situations, d’atmosphère. Kafka dans son Procès dresse un portrait saisissant d’un régime bureaucratique anonyme qui broie les individus. 1984 vous entraîne dans les méandres d’un régime lobotomisant auquel on ne peut échapper.

La force de la vision du chef-d’œuvre s’impose, souveraine, au lecteur sidéré. Il est littéralement soufflé par la vision du créateur. A opposer à la banalité dont font preuve vos petits paradoxes d’universitaires.

Émouvoir

Le chef-d’œuvre peut également s’imposer grâce à la force de ses émotions. Il pourra faire pleurer le lecteur, le faire frémir, le faire s’attacher indéfectiblement à ses héros. David Copperfield, de Dickens, en est la preuve. Le fait que vos écrits laissent froids votre public en est une autre.

Style et construction
 
Enfin, l’aspect formel de l’œuvre peut contribuer, très fortement parfois, à en faire un chef-d’œuvre. Le style, les procédés d’écriture, mais également la construction pourront susciter chez le lecteur un véritable plaisir de gastronome (Télérama n’eût pas mieux dit). C’est sans doute pour cela que vos lecteurs se sont spécialisés dans la lecture en diagonal.

Bref, le vrai chef-d’œuvre, c’est un mélange de ces trois composantes, mélange unique, dont la recette à jamais figée est tout l’art de son auteur. Et non du vôtre.

Gustave Borjay vous salue.
 
Une image vaut parfois mieux qu'un long discours.

dimanche 20 janvier 2013

Captiver le lecteur via la dynamique du récit

Vous avez commencé votre livre ? Ce qui veut dire, en bon français, que vous avez trouvé l’idée générale, le titre et la dédicace ? Vous êtes cependant intrépide, vous voulez noircir quelques pages, vous prouver que votre valeur intellectuelle et artistique peut accoucher d’une œuvre littéraire.

Bref, vous n’avez pas commencé votre livre mais avez sérieusement l’intention de vous y mettre. Mettons, dit Gustave Borjay, mettons que, contrairement à la majorité des gens assez complexés pour se sentir l’envie d’écrire un roman, vous alliez jusqu’au bout. Vous rendez-vous compte que votre lecteur, lorsqu’il s’emparera avec circonspection de votre ouvrage, ne parviendra pas à en parcourir plus d’un chapitre sans vous faire goûter son plus beau ronflement de stentor ?

Car vous allez l’ennuyer. Profondément. D’autant plus que vous êtes persuadé du contraire. Vous allez l’ennuyer parce que vous n’avez pas grand-chose à dire, certes, mais en plus parce que vous ne savez pas comment le dire. Gustave Borjay, par pitié pour vos proches qui serviront de lecteurs – de cobayes –, est prêt à vous dispenser quelques inestimables bribes de sa sagesse afin d’éviter que le carnage ne soit total.

*** 

Tout d’abord, demandez-vous à chaque nouvelle page ce que vous aimeriez, vous, voir arriver. Voulez-vous vraiment lire le 28e meurtre de Jack l’Éventreur au 28e chapitre, ou bien préféreriez-vous varier en vous attachant à l’enquête du vieux baroudeur de la police qui suit ses traces ? Voulez vous vraiment lire cette magnifique description de la préfecture de Bobigny, ou bien préférez-vous en arriver directement à la corruption du commissaire de police par le préfet ?

Ensuite, ajoutez du dialogue à foison, de la vie, de l’ironie, de l’interruption, du sarcasme, des propos anodins, d’autres significatifs. Équilibrez avec les phases descriptives ou introspectives. Le pauvre lecteur est toujours ravi, quand son intérêt oscille entre le degré 0 et le négatif, de tomber sur des guillemets salvateurs. Il s’y raccroche désespérément, et survivra "pourvu que" vous réussissiez à faire sonner juste vos personnages. Alternez aussi entre le prosaïque et le poétique. Faites respirer les mots et votre intrigue. Et votre pauvre lecteur.

N’oubliez pas d’inclure des retournements de situation, des surprises, des sources d’étonnement, du « Luke, je suis ton père » au fameux « attention derrière-toi ! », en vous défiant du séduisant « ouf, tout ça n’était donc qu’un rêve ! » Tâchez seulement d’éviter le pur cliché.

Enfin, choyez le sentiment, développez-le avec amour, cela touchera toujours le lecteur. Émotion, élévation, tension, drame sont des puissants moteurs pour immerger le lecteur dans votre œuvre. Le commun des mortels a besoin d’assister à des histoires plus belles que la sienne, plus fortes, plus intenses. Car il a beau être bourré de défauts qu’il s’acharnera toujours à faire fructifier avec un soin jaloux, il a aussi un cœur qui bat, boum boum, boum boum, boum boum…

Gustave Borjay vous salue.
 
« La préfecture de Bobigny avait ses murs tapissés de panneaux sombres
sur lesquels des voyants lumineux formaient des motifs géométriques.
Parfois, des tuyaux surgissaient de nulle part, éventuellement tronqués
de manière bâclée par des ouvriers sous-payés. Mais revenons plus en
détails sur ces fameux panneaux muraux qui mettaient si bien en valeur
la cape d'apparât de l'énergique préfet. Leur texture inimitable conférée
par le matériau choisi par l'architecte, une pierre noire venant de... »

vendredi 7 décembre 2012

La Remise en question

« Rufus avait tout pour être heureux. Placé dans une école maternelle bilingue dès deux ans, une école primaire trilingue dès cinq ans, il avait traversé le système scolaire comme une météorite. Titulaire d’un bac scientifique avec mention très bien à l’âge de 16 ans, parlant anglais, allemand et mandarin, il s’était naturellement orienté vers la classe préparatoire qui occupait la première place du classement Le Point, avant d’intégrer l’école de commerce qui occupait la première place du classement Le Point.
 
Il était tombé lors de son année de césure à l’international sur une fille splendide, intelligente, suffisamment souple pour comprendre qu’il devrait pour son travail écumer les capitales du monde entier, puisqu’elle-même allait en faire de même. L’argent tombait dans les poches de Rufus comme les gouttes de pluie sur les prés de Normandie.
 
Réussite, épanouissement, voyage, telles étaient les valeurs de Rufus. Les valeurs qui faisaient de lui un homme heureux.
 
Mais un jour, insidieusement, tout bascula. Alors que Rufus venait de raccrocher d’une conférence téléphonique à Singapour, il se sentit tout d’un coup un peu seul, comme d’habitude il est vrai, mais peut-être un peu trop seul à vrai dire. Il n’avait que trente-trois ans, il était trop tôt pour la crise de la quarantaine, pensa-t-il en avalant machinalement un tranxen. Il n’y avait rien de grave.
 
De retour dans sa chambre d’hôtel, il s’immobilisa quelques secondes. La chambre était très grande. Elle ressemblait beaucoup à celle de New-York, où il avait été quelques jours plus tôt, un peu moins à celle de Londres, mais plus encore à celle de Sidney. Rufus lança de la musique sur son ordinateur, mais la musique ne parvenait pas à meubler la pièce et à en cacher le silence. Elle l’aggravait presque.
 
Quel était donc ce mal-être qui semblait vouloir pernicieusement s’emparer du solide esprit de Rufus ? Et pourquoi ce sentiment de solitude qu’il avait toujours accepté lui pesait-il tant désormais ? Peut-être était-il malade à cause du repas du midi ? Au fond il savait que ce n’était pas le cas. Il avait toujours craché avec mépris sur la psychologie, mais il faisait moins le fier désormais, et un psychologue, un coiffeur, un expert-comptable aurait déjà représenté une compagnie préférable au vide de l’hôtel.
 
Le soir, après avoir tâché de lire un polar, après avoir parcouru la presse économique, après avoir siroté un cocktail dans le bar et parlé à une indifférente inconnue, après avoir interrompu Claude François qu’il n’avait jamais imaginé si triste, Rufus alla se réfugier dans le grand lit. Le lit immense. Rufus fut écrasé par les dimensions de la couche, compressé dans une solitude étouffante.
 
Curieusement, Rufus repensa à son enfance, quand il n’avait pas encore accompli ses rêves. Il repensa à ses parents, à sa petite chambre, à son petit lit qu’il avait habités si longtemps. Était-il plus heureux alors, se demanda-t-il à quatre heures du matin en écoutant le bruit de l’air climatisé, et en contemplant, blafard, son oreiller humide ?
 
Rufus faisait sa première dépression. »
 
Quand vous ne savez pas quoi faire de votre personnage, quand vous voulez le rendre plus proche de votre lecteur, quand vous voulez lui donner ne serait-ce qu’un rien de profondeur, choisissez l’autoroute du roman psychologique, choisissez la remise en question. Une bonne mélancolie mêlée d’abattement, une torpeur saisissante qui étouffe jusqu’à la moindre esquisse d’initiative personnelle, une scène de prostration sous la douche froide alors que le téléphone sonne et que l’on ne veut – ne peut – pas répondre, il n’y a pas mieux pour que votre personnage change de cadre moral, de comportement, de tout, pour le plus grand plaisir de votre lecteur, sans aucun doute dépressif lui aussi puisqu’il est tombé sur votre roman.

Cela ne vous empêchera pas de trouver votre œuvre ratée, et cela ne l’empêchera pas de l’être. Mais vous y aurez mis un peu de vous-même.

Gustave Borjay vous salue.
 
« L'immense lit le regardait de ses deux oreillers béants. »

vendredi 5 octobre 2012

Donner une âme à un lieu

« C’était un grand bâtiment. A chaque étage, des fenêtres s’intercalaient dans les murs. La porte d’entrée, entrouverte, menait à l’escalier et aux boîtes aux lettres. L’édifice avait bien cinq ans d’âge, et la pelouse devant était correctement entretenue. »
 
Vous relisez, avec une certaine satisfaction, votre fascinante description de l’immeuble où va s’aventurer votre héros. Pourtant, vous déchantez vite lorsque, quelques heures plus tard, vous tombez sur cet article de Gustave Borjay, où celui-ci vous pose la question déterminante : avez-vous donné une personnalité à votre décor ?

D’abord vous riez, confiant de vous-même, restant sur la bonne impression que vous a laissée votre prose. Puis, un peu comme lorsque vous sortez de chez vous et revenez en arrière pour vérifier si vous avez bien fermé la porte, vous hésitez, vous sombrez dans le doute et, finalement, vous relisez votre description.

Et là, il faut se rendre à l’évidence. C’est plat comme un paysage du Nord, dépourvu d’âme, ça n’incite même pas le lecteur à se représenter ce lieu que vous vouliez intriguant, menaçant même. Heureusement, vous vous apercevez que Gustave Borjay vous dévoile sur son blog une première solution :

« C’était un bâtiment étouffant. A chaque étage, comme compressées par l’immensité de l’édifice, des fenêtres s’intercalaient péniblement dans les murs de béton. La porte d’entrée, insignifiante, s’ouvrait sur un vestibule sombre et désespérément vide où l’on ne trouvait qu’un escalier et quelques boîtes aux lettres. L’édifice, bien que récemment bâti, avait déjà vieilli et ne parvenait pas à dissimuler d’inquiétantes fissures sur ses façades grises. Seule devant, la pelouse, d’un vert provoquant, s’étalait tapageusement, comme une hideuse absurdité. »
 
Voilà ! Un simple copier-coller, et votre description tient désormais la route. D’une façon plus générale, vous comprenez, en continuant à lire l’article, qu’à moins de le faire dans une intention particulière il faut toujours donner un certain caractère à vos décors.

Le décor peut être inquiétant, sympathique, d’un autre âge, banal à en pleurer, c’est à vous de voir ! Mais par pitié, n’imposez pas à vos rares lecteurs les architectures insipides qui sortent naturellement de votre plume ! Vous avez le choix, vous pouvez, avec un peu de travail, leur conférer un minimum d’âme – veillez également à ne pas franchir un certain seuil de saturation – qui, tel la pierre philosophale, changera la lourdeur de plomb de votre description en un étincelant travail d’orfèvre.

Gustave Borjay vous salue.
 
« Gravir cet immeuble, c’était un jeu d’enfant pour les Yamakasi. »

lundi 1 octobre 2012

Dynamiser un récit par le dialogue

Qui n’a pas lu un beau jour une longue, minutieuse et exhaustive description s’étalant sur plus d'une dizaine de pages ? Qui n’a pas désespérément attendu que se produise un changement, une apocalypse, une action, ou mieux, un dialogue avec ses fameux guillemets et tirets cadratins ?

Maintenant que c’est vous qui vous avisez de vous confier au lecteur, gardez ces pénibles souvenirs en tête, et avisez-vous de lui servir des mets digestes.

A éviter généralement, la généreuse description de la vieille voiture un peu rouillée, où chaque accroc à la carrosserie raconte une histoire, où les vieux sièges fatigués en ont vu passer des années, où les vitres salies par le temps sont auscultées dans les moindres – et insoupçonnés – détails. A éviter aussi la rengaine psychologique du protagoniste qui des jours durant analyse avec un narcissisme tenace son état, s’inquiète, oscille entre dépression et déprime, quand ce n’est pas le blues qui s’empare de lui. A éviter enfin la scène d’action où aucun dialogue ne retentit pour rythmer l’action, la soutenir et lui donner vie.

Le dialogue n’est pas supposé être génial, ni porter un sens révolutionnaire. Il permet parfois de condenser de longues explications, ou bien dévoile de nouveaux aspects d’un des personnages, s’il n’est pas simplement une variation bienvenue dans la forme.

Bien sûr, vous pouvez aussi tenter l’impossible, la diatribe enflammée, le monologue grandiloquent, la harangue des troupes, le duo amoureux ou encore la bataille de mots d’esprit, mais personne ne vous force à le faire. Et encore moins ne vous en croit capable.

Gustave Borjay vous salue.
 
« [...] et les stries sur ses roues, faites de chevrons finement espacés,
tantôt dans un sens tantôt dans l'autre selon leur colonne,
étaient d'une épaisseur relativement profonde qui n'avait
curieusement pas encore été trop attaquée par l'usure [...] »

mardi 21 août 2012

Repeindre ses décors

Gustave Borjay s'apprête à vous dévoiler un nouveau procédé d'esthète, un de ces procédés dont la perfection les fait exister tant dans la réalité que dans l'écriture.

Le nom donné à ce procédé, c'est celui du titre du présent article, c'est repeindre un décor. Bien sûr, comme à votre habitude, votre légendaire sagacité vous fait défaut au moment où vous en auriez le plus besoin. En d'autres mots, vous n'avez pas encore compris, et l'Auteur se doit en conséquence de développer son idée.

Commençons de façon pédagogique, par un exemple. Quelle originalité a cette vague rue grisâtre à laquelle vous pensez, avec des maisons certes sombres et presque menaçantes, mais n'existe-t-il pas d'innombrables rues de ce genre ? Cependant, si vous précisez que c'est la rue où Jack l'Eventreur a commis son premier meurtre, tout change. La rue devient unique, les maisons deviennent vraiment menaçantes, le lecteur rajoute spontanément davantage de marques d'imagination - des taches de sang, le smog qui descend sur la ville, une calèche dont les roues ferrées résonnent froidement sur le pavé humide, des impacts de balles (il peut mal imaginer).

Un autre exemple : il y a des endroits où vous êtes passés des dizaines de fois sans y faire trop attention. Mais un beau jour, dans un de ces endroits, il se passera quelque chose, d'important, de poignant, bref, d'inoubliable, qui transformera ledit endroit en un lieu mythique dans votre imagination. Et ce lieu, que l'habitude avait ravalée au rang de pâle décor estompé, le souvenir le réhabilite en place de choix, vers laquelle se tournent vos regards et parfois vos pensées, et qui pour vous peut presque prendre une personnalité propre vers qui vous vous tournerez lorsque vous chercherez, tel un magicien, à évoquer le fameux souvenir dont il est question.

Pensez à toutes ces innombrables plaques qui ponctuent le flot anonyme des immeubles de leurs "Ici Untel a vécu les premières années de sa vie" ou encore "Ici est mort Untel" (éventuellement un autre Untel, ne soyons pas étroits d'esprit), transformant d'anodines bâtisses en de prestigieux mausolées. Pensez à ces lycées que les plus grands ont fréquentés, à ces cimetières où les saints reposent, à ces villes où l'Histoire s'est faite.
Vous aussi, apprenez à repeindre les mornes architectures que vous avez édifiées à grands coups de pinceaux enduits de souvenirs.

Gustave Borjay vous salue.
 
Banales madeleines. L'un d'elles est pourtant celle de Proust...

samedi 14 juillet 2012

Affaire du tweet de Trierweiler : le vrai bilan

Aujourd'hui, un bref article dont se fend Gustave Borjay, mais dont la brieveté, justement, renforcera le caractère pertinent de l'astucieuse opinion de son auteur. Il commencera par une question simple :

Comment choisir un titre ?

Pour choisir le titre de votre roman, de deux choses l'une.

Soit vous êtes d'ores et déjà réputé pour l'un des plus brillants auteurs de votre génération, et tout titre que vous choisirez sera bien. Ne vous gênez alors pas pour des intitulés risqués. Les titres à rallonge façon Je faisais de la balançoire mais Maman s'en est allée, ceux aux consonnances faciles comme Un Risotto sous le sirocco, ceux résolument abscons du genre de Acmé jubilatoire, ou pourquoi pas, si vous êtes suffisamment blindé pour assumer, un bon vieux titre sentimental à la manière de Musso du genre de Je pense à nous.

Soit vous êtes un parfait inconnu, et il vous faudra trouver un bon titre. Intelligent, ou beau, ou sympathique, mais avant tout attirant, intriguant, frappant. Un exemple est celui trouvé pour le présent article. Bien sûr, évitez les dérives, gardez un titre en rapport avec le contenu de votre article, le lecteur autrement aurait trop l'impression d'être pris, que ce soit mérité ou pas, pour un pigeon.

Gustave Borjay vous salue.
 
N'hésitez pas non plus à choisir une couverture aguicheuse.

mardi 5 juin 2012

Le Second livre

On a beau fignoler de façon maniaque son premier roman, le retravailler à la loupe, ressasser indéfiniment ses points forts et ses – bien rares, pensez-vous – faiblesses, vient tôt ou tard le moment où il faut savoir débrancher.

On s’en rend compte petit à petit, on se prend à réfléchir à d’autres idées, on repart dans une phase imaginative nouvelle. On ne se le dit pas encore en face, mais on y pense de plus en plus, jusqu’à, un beau jour, se rendre à l’évidence : un petit nouveau est en gestation, un projet de chef d’œuvre que vous pourrez consciencieusement massacrer sur une longue période jusqu’à en faire un petit avorton de littérature dont on se serait bien passé.

C’est là où les questions, nombreuses, se posent. Faut-il changer de genre littéraire ? Changer de style, ou en adopter un ? Changer d’atmosphère ? De quelle façon ? 

Mais un confort nouveau se fait jour : vous n’êtes plus un débutant. Vous vous souvenez de vos erreurs, et vous perdre ainsi moins de temps à les reproduire :
- ne pas faire un plan préalable qui détaille un minimum l’histoire ;
- pire, ne pas prévoir autre chose que le début – et éventuellement la fin ;
- employer encore et toujours les mêmes adverbes pour alourdir les mêmes verbes ;
- remettre au surlendemain ce qu’on remet déjà au lendemain ;
- perdre son temps à se motiver sur Internet au lieu d’écrire ;
- etc.

N’oubliez pas également que, si par le plus grand des hasards vous ne disposez pas du talent de l’Auteur, vous pouvez choisir de ne pas infliger à l’humanité un nouveau pensum sorti de votre sac. Celle-ci ne pourra que s’en montrer reconnaissante, du moins n’exprimera pas, pour une fois, le moindre ressentiment.

Gustave Borjay vous salue.

« Téléthon » est un mot-valise, mais vous vous en doutiez déjà n'est-ce pas ?

jeudi 17 mai 2012

Le Logiciel ultime pour écrire un roman

Vous qui pensez sérieusement à écrire un livre, vous demandez comment l'écrire. Mieux, vous avez déjà tranché en reléguant la feuille et le stylo dans votre vieille armoire, les faisant rejoindre vos esquisses de dessinateur génial mais prématurément découragé. Vous avez choisi l'ordinateur.

Et là vous vous posez cette question fatidique : existe-t-il un outil d'aide à la conception d'un roman ? Un outil gratuit et professionnel, vous accompagnant dans la construction de votre scénario, dans l'élaboration de votre galerie de personnages, dans le choix de mots lors du moment crucial de la rédaction ?

Eh bien vous avez de la chance, depuis quelques temps déjà un tel programme a été créé ! Il est souple, rapide, illimité. Qui plus est, il est multiplateforme (même s'il sera plus élégant à utiliser sous Mac que sous Windows). Il est utilisé partout dans le monde, et dispose d'une communauté active. Mieux encore, il peut aussi bien vous aider à la création d'un thriller que celle d'une autobiographie ou d'une somme philosophique.

C'est votre cerveau.

Gustave Borjay vous salue.

Seul bémol : la documentation disponible qui n'est, à ce jour, ni claire ni exhaustive.

samedi 5 mai 2012

Recycler les vieux archétypes

En cette période sombre où l'écologie a vu sombrer dans l'esprit du peuple sa plus illustre représentante, Gustave Borjay s'affirme en éco-citoyen en vous proposant une nouvelle forme de recyclage, celle des vieux archétypes. Les plus malins d'entre vous n'auront pas manqué de faire le lien avec le titre du présent article. Les autres pousseront un petit rire gêné, cherchant dans le silence impitoyable de leur chambre à se donner le change à eux-mêmes.

Soit, mais revenons à nos moutons. Qu'est-ce qu'un vieil archétype, tout d'abord ? Eh bien, c'est un schéma d'histoire usé jusqu'à la moelle, battu et rebattu, un peu comme les conversations météorologiques en maison de retraite ou le développement durable en séminaire d'entreprise. Des exemples simples : la vengeance, la conspiration, l'apocalypse, la descente aux enfers, etc.

Approfondissons un autre cas de figure. Si l'on vous parle d'un soldat/ancien GIGN/type normal dont la fille/femme/arrière-grand-mère se fait enlever par un communiste/nazi/roumain, et qui décide de partir en croisade pour la sauver, car le gouvernement/ses amis/les power rangers ne peuvent rien faire pour l'aider dans l'immédiat, nul doute que cela vous rappellera quelque chose.

Mais envisageons l'hypothèse où malgré tout, ce schéma narratif vous fascine et vous voulez l'employer. Il vous faudra alors vous différencier, afin d'éviter de se retrouver en confrontation directe avec des dizaines de milliers d'œuvres littéraires et cinématographiques. Comme dirait le vieux sage chinois, vous devez ajouter votre personal touch. Vous devez recycler le concept, vous l'approprier, le réinventer.

Dans l'exemple précédent, vous pouvez par exemple :
♦ donner plus d'ampleur en racontant comment un sultan va partir sauver les quatre-vingt-dix-huit femmes de son harem, y compris celles dont il ne se rappelle plus le nom ;
♦ mettre en scène le syndrome de Stockholm, menant la femme aimée, par amour pour son ravisseur, à tuer avec un sourire charmant son ancien amant lorsqu'enfin il la retrouve ;
♦ définir le héros comme un cul-de-jatte, et montrer comment sa seule et persévérante intelligence permettra de retrouver la personne enlevée, pas forcément très intacte mais ça c'est à vous de voir, après tout si elle devient handicapée moteur cela fait un appréciable point commun de plus en vue d'une union heureuse et durable ;
♦ transformer l'enlèvement en une manipulation perverse, le méchant étant en fait la personne enlevée et celui qu'on croyait le méchant la personne réellement enlevée (à ce train-là le héros partant en croisade peut fort bien être un condisciple du méchant donnant le change à d'éventuels détectives lancés sur l'affaire pour sauver le gentil enlevé).

Voilà, ce n'est pas si compliqué, mélangez les archétypes, modifiez-en les équations, surprenez le lecteur, à défaut d'obtenir un scénario plausible vous aurez la satisfaction d'avoir accouché d'un scénario unique.

Gustave Borjay vous salue.
 
Mais, si vous le voulez bien, retournons une nouvelle fois à nos moutons.

vendredi 20 avril 2012

Quelle différence entre la bonne et la mauvaise vengeance ?

« La mauvaise vengeance, ben c'est une vengeance, le type il souffre, il se venge bêtement. Tandis que la bonne vengeance, ah, ça n'a rien à voir, le type, il souffre, et, bah, il se venge, mais il le fait bien. » — Anonyme

Comme tous les archétypes de la littérature, la vengeance peut mener à des résultats superbes. En cela, le Roman de Gustave Borjay sera une illustration supplémentaire – et éclatante. Mais, comme tous les archétypes, l’idée de vengeance peut mener aux pires balançoires.

Et le Maître va vous les dessiner, ces balançoires. Histoire que vous, apprenti écrivain qui, la bouche en cœur, parlez de l’intrigue de votre roman, une intrigue novatrice où le gentil cherche à se venger du méchant, ne sombriez pas dans les travers les plus pathétiques.

Premier écueil : l’imitation manifeste. Suite à Dumas, on ne peut plus écrire l’histoire d’un type qui se fait trahir le jour de son mariage par ses trois meilleurs amis, qui se fait emprisonner sur une île dont il s’évade, avant de trouver un trésor. Suite à Gladiator, on évitera qu’un fils d’empereur trahisse le général favori de son père à la succession en s’attaquant à sa famille. Et ainsi de suite.

Enfin, une petite compilation des effets à éviter lors du récit d’une passionnante vengeance.
♦ le héros trahi ne regarde pas le ciel en criant à pleine voix – que dis-je, en hurlant – son désespoir ;
♦ le héros ne se livre pas aux plus évidents reproches qui pourraient lui venir à l’esprit lorsqu’il découvre la perfidie du grand méchant : « Nooon ! Pourquoi moi ? Je ne comprends pas ! », « Moi, passe encore, mais untel était innocent(e) ! », « Où que tu ailles, je te retrouverai et je te ferai expier tes crimes, monstre infâme ! Tu regretteras jusqu’au jour où ta mère te mit au monde ! » ;
♦ lorsqu’enfin le héros se venge, qu’il ne dise pas d’une voix mauvaise « Ça, c’est pour untel ! » (où untel désigne la personne proche tuée lors de la trahison initiale) ;
♦ pour finir, une vengeance, ça abîme, psychologiquement parlant : sans doute faut-il éviter une fin idyllique où le héros a terminé ses représailles et va, le cœur tranquille, cultiver ses choux en banlieue avec l’héroïne.

Et, tout en annonçant à vos oreilles reconnaissantes qu’il se livrera prochainement à un article concernant les moyens de réutiliser efficacement des archétypes romanesques, comme la vengeance justement,

Gustave Borjay vous salue.
 
« Tout était bien. »